« Nous n’étions pas plus forts : nous étions simplement habitués à la dureté. »
- 16 mai
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Chez un certain nombre de patients nés comme moi dans les années 70-80, il revient régulièrement un sujet lorsque nous parlons de l’enfance : celui de la fameuse « claque éducative ».
Ce qui est récurrent, c’est que cela est rarement évoqué comme un traumatisme. Pour beaucoup d’entre nous, cela faisait simplement partie du paysage éducatif de l’époque.
Nous parlons ici des claques « normales » des années 80. Pas de violences extrêmes ni de maltraitances lourdes. Mais de ces gestes considérés alors comme éducatifs, ordinaires!
Et encore… sans même parler du martinet, souvent accroché quelque part dans la maison, plus dissuasif qu’utilisé certes, mais suffisamment présent pour sembler parfaitement banal.
Finalement, la madeleine de Proust de notre génération avait parfois un léger goût de peur… mais comme tout le monde mangeait la même, personne ne trouvait cela étrange.
Et c’est intéressant de voir à quel point beaucoup de personnes de ma génération gardent l’idée que cela les a rendues plus solides, mieux préparées à la dureté du monde, plus capables d’encaisser.
Comme une forme de syndrome de Stockholm collectif : lorsque certains fonctionnements deviennent normalisés pendant des décennies, il devient extrêmement difficile de prendre du recul sur ce qu’ils produisent réellement en nous.
Car oui, cette époque valorisait énormément l’endurance, le sacrifice, l’effort, la capacité à tenir sans trop se plaindre.
Il fallait être fort. Faire avec. Encaisser. Et surtout, ne pas être « une mauviette » ou « une chochotte » !
Il est certain que Brené Brown n’était pas encore passée par là.
L’idée que la vulnérabilité puisse être une force, qu’exprimer ses émotions puisse être sain, ou que la sensibilité puisse être autre chose qu’une faiblesse restait encore très éloignée des modèles éducatifs dominants de l’époque.
Et ce qui revient aussi souvent dans les récits, c’est que la claque venait fréquemment… de la mère.
Non pas parce qu’elle était plus violente, mais parce qu’elle portait souvent une immense partie du quotidien : les enfants, la maison, la fatigue, les tensions, avec finalement très peu d’espaces pour souffler réellement. Le père, lui, était souvent pris par le travail ou plus distant émotionnellement.
Alors parfois, dans l’épuisement ou le débordement, la claque devenait une réponse rapide. Non par cruauté, mais parce qu’à cette époque-là, peu d’autres modèles existaient réellement.
Et il est important de regarder cela avec nuance.
La plupart des parents ont fait comme ils pouvaient avec ce qu’ils avaient eux-mêmes reçu.
Et cela soulève une question intéressante :
Qu’a produit psychiquement cette génération élevée dans une forme de dureté normalisée ?
Car oui, cette génération est souvent devenue très adaptable. Capable de supporter des environnements professionnels exigeants, des hiérarchies dures, une forte pression psychologique ou des cultures où la performance passe parfois avant le bien-être.
Dans mon travail de thérapeute de couple, je suis aussi amené à recevoir un certain nombre d’hommes qui ne seraient probablement jamais venus seuls en thérapie sans ce contexte-là.
Des hommes souvent très investis professionnellement, parfois cadres dirigeants, notamment dans un environnement parisien où les catégories socioprofessionnelles élevées sont très représentées.
Et il y a un constat qui revient malheureusement beaucoup trop souvent.
Celui de la présence, à des postes de direction importants, de personnalités que beaucoup décrivent comme profondément manipulatrices, déshumanisées, parfois franchement sociopathiques.
Et je crains malheureusement que le terme ne soit pas toujours exagéré.
Or, il est difficile de ne pas faire un lien avec notre éducation.
Car une génération entraînée très tôt à encaisser, à se dissocier émotionnellement, à banaliser certaines formes de violence psychologique ou hiérarchique devient aussi une génération potentiellement plus tolérante à ces fonctionnements une fois adulte.
Comme si nous avions parfois appris à considérer comme « normales » des attitudes qui, objectivement, ne le sont pas.
Notre génération est aussi probablement la première à avoir vécu de plein fouet la transformation brutale du monde du travail.
Nos parents — nés dans les années 40-50 — ont souvent connu des carrières longues, une certaine stabilité et des licenciements relativement rares.
Nous avons vu apparaître les restructurations permanentes, la précarisation croissante, les licenciements rapides, parfois extrêmement brutaux, dans un monde où l’on demande aux individus d’être toujours plus adaptables avec toujours moins de sécurité.
Et cela, les nouvelles générations l’ont vu.
Elles ont vu leurs parents s’investir énormément, parfois jusqu’au burn-out. Elles les ont vus croire profondément au travail, puis parfois être déstabilisés brutalement lorsque l’entreprise ne renvoyait plus la même loyauté.
Alors lorsque les jeunes générations questionnent aujourd’hui le sens du travail, les modèles hiérarchiques ou l’équilibre de vie, peut-être ne faut-il pas y voir uniquement un manque d’engagement.
Peut-être assistons nous aussi à une forme d’apprentissage collectif.
Et c’est d’ailleurs intéressant de constater que ce sont précisément ces anciens enfants des années 80 qui occupent aujourd’hui beaucoup de postes de direction… et qui se retrouvent désormais confrontés à des équipes fonctionnant complètement différemment.
Ils parlent souvent de jeunes collaborateurs jugés moins engagés, moins prêts à accepter certains sacrifices professionnels ou certaines formes de pression.
Mais si cette nouvelle génération n’était pas moins solide…et peut-être simplement plus lucide ?
Plus lucide sur les effets psychiques de certains modèles.
Plus attentive aux violences émotionnelles invisibles.
Plus consciente des conséquences du burn-out, de l’épuisement chronique et de l’hyperadaptation permanente.
Et peut-être aussi plus capable, collectivement, de remettre en question des modèles hiérarchiques qui ont parfois davantage valorisé la stratégie individuelle, la domination ou l’absence d’empathie… que les compétences humaines réelles.
Peut-être que cette génération a justement une carte à jouer pour faire évoluer en profondeur certaines cultures d’entreprise devenues profondément toxiques.
Et peut-être même que l’arrivée massive de l’intelligence artificielle, en supprimant certains échelons hiérarchiques intermédiaires parfois inutiles ou dysfonctionnels, participera indirectement à remettre en question des systèmes de pouvoir construits davantage sur le contrôle que sur la compétence ou l’intelligence relationnelle.
Car il existe une différence immense entre la résilience et l’endurcissement.
La résilience permet de traverser les épreuves tout en restant vivant intérieurement.
L’endurcissement consiste parfois à ne plus sentir pour pouvoir continuer.
Et peut-être qu’au fond, nous n’étions pas une génération plus forte.
Peut-être étions-nous simplement une génération plus dissociée. Plus anesthésiée émotionnellement. Une génération qui a appris très tôt à considérer l’inconfort émotionnel comme normal.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas de savoir quelle génération est la plus solide.
Mais plutôt de se demander ce qu’une société considère comme une preuve de force :
La capacité à tout supporter…ou la capacité à refuser ce qui ne devrait plus l’être ?




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