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Votre enfant vous regarde… mais vous ne le voyez peut-être plus

  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Une petite fille ramasse une feuille dans un parc.

Pour elle, c'est une découverte. Elle se retourne immédiatement vers son père.

Elle ne cherche pas seulement à lui montrer une feuille.

Elle cherche un regard.

Un sourire.

Cette expression qui lui dira : « Oui, je vois ce que tu vois. »

Mais son père est absorbé par son téléphone.

Quelques secondes seulement.

Pour l'adulte, cela paraît anodin.

Pour le cerveau du jeune enfant, il vient pourtant de se passer quelque chose d'essentiel.

Elle a lancé une invitation à entrer en relation.

Cette invitation est restée sans réponse.

Cette scène est devenue si fréquente que nous ne la remarquons presque plus. Dans les parcs, les salles d'attente, au restaurant, pendant une promenade ou même au moment du jeu, les écrans s'invitent désormais dans les interactions les plus ordinaires de la vie familiale.

La question n'est pas de savoir si ces parents aiment leurs enfants. Bien sûr qu'ils les aiment.

La véritable question est ailleurs :

Que vit un enfant lorsque le regard de son parent est régulièrement capté par un écran ?


Ce dont un enfant a réellement besoin

On pense souvent qu'un enfant a besoin qu'on prenne soin de lui, qu'on le nourrisse, qu'on le protège.

C'est vrai.

Mais son développement repose aussi sur quelque chose de beaucoup plus discret : des milliers de micro-interactions quotidiennes.

Un regard qui répond.

Un sourire partagé.

Une voix qui s'adresse à lui.

Une mimique imitée.

Un objet montré… puis regardé ensemble.

Les neurosciences du développement parlent de « serve and return » (« sollicitation-réponse »). L'enfant adresse une invitation – un regard, un geste, un babillage – et l'adulte y répond. Ce va-et-vient permanent participe à la construction du cerveau, du langage, de la sécurité affective et de la capacité à réguler ses émotions.

Autrement dit, un enfant ne cherche pas seulement la présence physique de son parent.

Il cherche à sentir :

« Est-ce que tu me vois ?

Est-ce que tu es avec moi ?

Est-ce que ce que je vis existe aussi pour toi ? »



Ce que la recherche nous apprend

À la fin des années 1970, le psychologue Edward Tronick met au point une expérience devenue une référence mondiale : le Still Face Experiment.

Le principe est simple.

Une mère joue normalement avec son bébé. Puis, sur consigne, elle cesse soudain de répondre. Son visage reste neutre. Elle regarde son enfant, mais n'interagit plus.

En quelques secondes, le bébé tente de rétablir le lien.

Il sourit davantage.

Babille.

Tend les bras.

Puis, devant l'absence de réponse, son comportement change. La détresse apparaît. Certains pleurent, d'autres se replient ou cherchent à s'apaiser seuls.

Cette expérience a profondément marqué la psychologie du développement. Elle montre combien un bébé est sensible à la disponibilité émotionnelle de la personne qui prend soin de lui.

Plus récemment, plusieurs équipes de recherche ont adapté ce protocole en demandant simplement au parent… de consulter son smartphone pendant l'interaction.

Les observations sont remarquablement proches.

Les enfants cherchent davantage le regard de leur parent, manifestent plus de frustration et diminuent progressivement leurs initiatives lorsque leurs sollicitations restent sans réponse. Les chercheurs parlent aujourd'hui de technoference : l'interférence des technologies dans les interactions familiales.

Le problème n'est donc pas le téléphone lui-même.

Le problème est ce qu'il interrompt.


Ce que l'enfant apprend… sans que nous en ayons conscience

Les enfants apprennent bien avant de comprendre.

Ils apprennent en observant.

Ils regardent notre façon de parler.

De nous disputer.

De rire.

De nous intéresser aux autres.

Et ils regardent aussi notre relation aux écrans.

Avant même d'avoir leur premier téléphone, ils découvrent déjà la place que cet objet occupe dans notre vie.

Ils voient qu'une notification peut interrompre une conversation.

Qu'un écran peut prendre le dessus sur un regard.

Qu'un moment d'attente se remplit spontanément en consultant son téléphone.

Ces apprentissages sont silencieux.

Ils ne passent pas par les mots.

Ils passent par l'exemple.


Il ne s'agit pas d'être un parent parfait

La bonne nouvelle est que les chercheurs n'ont jamais conclu qu'il fallait être disponible en permanence.

Edward Tronick rappelle d'ailleurs qu'une relation saine est faite de petites ruptures… mais surtout de réparations.

Nous nous éloignons.

Puis nous revenons.

Nous sommes distraits.

Puis nous retrouvons notre enfant.

C'est ce retour qui nourrit la sécurité affective.

Il ne s'agit donc pas de culpabiliser les parents ni de bannir les téléphones.

Il s'agit simplement de préserver, chaque jour, quelques moments où rien n'est plus important que la relation.

Quelques minutes où un enfant peut faire l'expérience d'un adulte réellement présent.


Une question que nous nous posons rarement

Nous nous demandons souvent à quel âge offrir un téléphone à nos enfants.

Combien d'heures d'écran sont raisonnables.

Quels contenus sont adaptés.

Mais peut-être existe-t-il une autre question, plus essentielle.

Quelle relation à l'écran notre enfant est-il en train d'apprendre… en nous regardant vivre ?

Les applications que nous utilisons sont conçues pour capter notre attention. Elles exploitent des mécanismes psychologiques puissants qui rendent les interruptions presque automatiques. Si nous nous surprenons à consulter notre téléphone sans même y penser, ce n'est pas uniquement une question de volonté.

Mais comprendre ce mécanisme nous redonne aussi une liberté.

Celle de choisir certains moments où notre attention redevient pleinement disponible.

Parce qu'au fond, ce dont un enfant gardera le souvenir n'est pas le modèle de téléphone que nous possédions.

Il gardera la mémoire de ces milliers de petits instants où, en levant les yeux vers nous, il a trouvé un regard qui répondait au sien.

Et peut-être que la plus belle chose qu'un parent puisse offrir à son enfant, dans un monde où tout cherche à capter notre attention, est précisément cela :


Le sentiment profond que, pendant quelques instants, rien n'était plus important que lui.


Quelques références scientifiques

  • Tronick, E. Z. – The Still Face Paradigm (travaux fondateurs sur les interactions précoces).

  • Stockdale, L. A. et al. (2020). Infants' Response to a Mobile Phone Modified Still-Face Paradigm (Infancy).

  • McDaniel, B. T. & Radesky, J. S. (2018). Technoference: Parent Distraction With Technology and Associations With Child Behavior Problems (Child Development).

  • Harvard Center on the Developing Child – travaux sur le Serve and Return et le développement cérébral précoce.

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