Quand je ne peux compter que sur moi

Quand, enfant, j’ai fait l’expérience que mes besoins de soutien, de présence ou d’aide n’étaient pas suffisamment entendus, j’ai pu en tirer une conclusion protectrice :
« Je ne peux compter que sur moi. »
Cette croyance peut progressivement conduire à tout anticiper, tout organiser, tout prendre en charge. Je demande peu d’aide, parce que demander suppose de faire confiance. Et faire confiance suppose d’accepter de ne plus maîtriser complètement le résultat.
C’est là que le piège se referme.
Je ne demande pas → l’autre ne peut pas apprendre à m’aider → je constate qu’il ne fait pas les choses comme moi → je suis déçue → je me dis que j’avais raison de ne compter que sur moi.
Ainsi, sans le vouloir, je contribue à maintenir exactement la réalité que je redoute.
L’autre n’a pas nécessairement « prouvé » qu’il était incapable de m’aider : je lui ai parfois simplement laissé trop peu d’occasions de le faire, d’apprendre mes attentes, de s’ajuster et de devenir progressivement fiable pour moi.
Et lorsque je finis par demander, j’attends parfois implicitement que l’autre fasse aussi bien que moi, immédiatement. Une réalisation différente ou imparfaite devient alors la preuve qu’il vaut mieux tout reprendre en main.
Et si le véritable enjeu était aussi… de recevoir ?
C’est peut-être là que se cache un paradoxe plus profond.
Une partie de moi peut être convaincue :
« Je ne reçois jamais. Personne n’est vraiment là pour moi. Je ne peux compter sur personne. »
Et pourtant, une autre partie peut avoir peur de recevoir réellement.
Car recevoir signifie accepter d’avoir besoin. Cela signifie laisser quelqu’un entrer dans un espace où je suis vulnérable. Et lorsque j’ai appris très tôt que le soutien pouvait manquer, être imprévisible ou ne pas durer, dépendre de quelqu’un peut être vécu comme un risque.
Si je m’autorise enfin à compter sur quelqu’un, que se passera-t-il si cette personne n’est plus là demain ?
Il peut alors sembler plus sécurisant de ne dépendre de personne que de prendre le risque de recevoir quelque chose dont je pourrais ensuite être privée.
L’hyper-autonomie peut ainsi devenir une manière de ne jamais avoir à éprouver pleinement le manque.
« Je ne demande pas, donc je ne peux pas être déçue. Je ne dépends pas, donc je ne peux pas être abandonnée. Je fais seule, donc je reste en sécurité. »
Le paradoxe est alors saisissant :
Je voudrais tellement pouvoir compter sur quelqu’un que je fais tout pour ne pas avoir à en dépendre.
Le véritable travail n’est donc pas seulement de « lâcher prise », Il consiste à apprendre progressivement à me sentir suffisamment en sécurité pour demander, recevoir et avoir besoin de l’autre.
Choisir une tâche peu stratégique. La confier. Puis accepter qu’elle soit faite différemment, moins bien, ou simplement pas comme je l’aurais faite.
Et me demander :
Qu’est-ce qui se passe réellement si ce n’est pas fait comme je veux ?
Quels sont les pires conséquences ? Est ce acceptable au fond? Puis-je apprendre à vivre avec cet inconfort d'imperfection?
L’enjeu n’est donc pas de convaincre que l’autre fera aussi bien que moi.
Il est peut-être plus profond :
Puis-je accepter que l’autre fasse moins bien que moi sans me sentir impuissante et donc en danger?
Puis-je recevoir sans reprendre immédiatement le contrôle ?
Puis-je avoir besoin de quelqu’un sans perdre mon sentiment d'autonomie et de sécurité ?
C’est seulement en donnant à l’autre des occasions de faire, d’apprendre et de s’ajuster que je peux progressivement découvrir qu’il peut devenir fiable pour moi.
L’objectif n’est pas de devenir moins exigeante, ni de tout déléguer. Il est d’apprendre une nouvelle possibilité :
« Je peux m’appuyer sur quelqu’un sans perdre ma sécurité. Je peux accepter d’avoir besoin de l’autre. Je peux recevoir. Et je peux découvrir, progressivement, que quelqu’un peut être là pour moi. »
Pour cela, il faut parfois accepter quelque chose de particulièrement inconfortable :
laisser l’autre faire moins bien que moi… et constater que c’est quand même OK.
Parce que c’est peut-être précisément cette expérience qui permet, peu à peu, de remplacer l’ancienne croyance et faire l’expérience de quelque chose que j’ai longtemps désiré sans oser véritablement le recevoir : « Quelqu’un peut être là pour moi. »




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