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La prochaine fois que tout le monde est d’accord sur quelqu’un… méfiez-vous.

1 sept.
4 min de lecture

Famille, vacances entre amis, classe, équipe au bureau — même mécanisme, décors différents.

On passe du temps ensemble. On se côtoie davantage, avec nos habitudes, nos différences, nos façons de faire. Et forcément, certaines personnes nous agacent plus que d'autres.


Mais être en groupe ne fait pas que nous confronter aux autres. Cela nous confronte d'abord à nous-mêmes.


Ce que l'autre vient réveiller

Une remarque nous irrite. Une attitude nous bouscule. Quelqu'un réveille en nous un sentiment d'injustice, de rejet, d'impuissance, de rivalité ou de manque de reconnaissance.

Et quand une personne nous met en contact avec quelque chose de douloureux, il est souvent plus confortable de penser :

« C'est lui qui me met dans cet état. »

plutôt que :

« Qu'est-ce que cette situation vient toucher en moi ? »

Le problème trouve alors une cause extérieure. Individuellement, ce déplacement suffirait déjà à faire de quelqu'un une cible occasionnelle. Mais un deuxième mécanisme, plus discret, s'ajoute presque toujours : le groupe lui-même a besoin de cohésion.


Quand « mon problème » devient « notre problème »

Dans une famille, une bande d'amis, une classe ou une équipe, on n'a pas seulement besoin d'exister individuellement : on a aussi besoin de se sentir appartenir. Face aux tensions, retrouver une position commune est rassurant.

Une personne formule une critique. Une autre acquiesce. Une troisième ajoute un exemple. Progressivement, les positions individuelles laissent place à une norme collective :

« Nous sommes tous d'accord pour dire qu'elle est difficile. »

C'est le mécanisme de conformité et d'influence normative : on ajuste ses attitudes à ce qu'on perçoit comme la position du collectif, d'autant plus quand l'appartenance au groupe compte beaucoup — ce qui est particulièrement vrai chez les enfants et les adolescents, encore en pleine construction de leurs repères.

Et quand les mêmes critiques se répètent, le groupe se polarise : une simple irritation devient une conviction collective de plus en plus tranchée.

« Elle m'agace » devient « elle nous pose problème ».


Pourquoi celle-là, pourquoi celui-là

Le groupe ne choisit pas consciemment. La place revient plus facilement à celui ou celle qui est le moins conforme au fonctionnement dominant : qui exprime son désaccord, qui réagit fortement, qui occupe déjà une position à part.

Pas nécessairement parce qu'il est réellement « le problème ». Mais parce qu'il devient le candidat le plus évident pour le porter — c'est l'un des mécanismes documentés dans les recherches sur le bouc émissaire en petit groupe. Désigner quelqu'un permet aux autres de se retrouver du même côté et de déplacer une partie des tensions.

« Nous avons un problème » devient « nous avons un problème avec lui ». Et tout le monde respire un peu mieux — provisoirement.


Le verrou : quand le cerveau aime avoir raison

Une fois le rôle installé, tout est interprété à travers lui.

Il se tait ? Il boude.

Il donne son avis ? Il veut encore décider.

Il se défend ? Il est susceptible. Il s'énerve ? « Vous voyez bien ! »


C'est le biais de confirmation : une fois qu'on s'est construit une représentation de quelqu'un, on remarque davantage ce qui la confirme. La boucle devient alors difficile à arrêter

critique → réaction → confirmation → nouvelle critique —

au point que la personne finit parfois par se comporter exactement comme le rôle qu'on lui a attribué, ce qui renferme un peu plus la conviction du groupe sur elle-même.


Un théâtre, plusieurs scènes

Les vacances ne créent rien : elles donnent simplement plus de temps et moins de distance aux mécanismes déjà présents pour se répéter et s'amplifier. La même pièce se joue dans une cour d'école, une salle de classe, une famille, autour de la machine à café — et pour beaucoup d'enfants et d'adolescents, elle recommence dès la rentrée, dans une classe qui est, elle aussi, un groupe.


Sortir du scénario

Cela suppose de changer de niveau. Individuellement, remplacer :

« Pourquoi est-il aussi pénible ? »

par :

« Qu'est-ce qui, précisément, me pose problème dans ce qu'il vient de faire — et qu'est-ce que sa présence réveille en moi ? »

Collectivement, quand plusieurs personnes parlent d'un même absent :

« On parle beaucoup de lui, non ? Qu'est-ce qui est en train de se jouer entre nous ? »

Et surtout :

« Est-ce que je contribue à la dynamique que je suis en train de dénoncer ? »

Un groupe sain n'est pas un groupe où tout le monde pense pareil. C'est un groupe où l'on peut être en désaccord avec la majorité sans avoir besoin de désigner quelqu'un pour porter le problème.

Avant de chercher le bouc émissaire, il est peut-être plus utile de se demander ce que le groupe cherche, au fond, à apaiser.


Et si, parfois, le bouc émissaire n’était pas celui qui avait le plus de problèmes… mais celui qui permettait aux autres de ne pas regarder les leurs ?


Références : Gemmill, G. (1989), « The Dynamics of Scapegoating in Small Groups », Small Group Behavior, 20(4), 406–418 ; Hogg, M. A. & Turner, J. C. (1987), « Intergroup Behaviour, Self-Stereotyping and the Salience of Social Categories », British Journal of Social Psychology, 26(4), 325–340 ; Schänzel, H. A. & Smith, K. A. (2014), « The Socialization of Families Away from Home: Group Dynamics and Family Functioning on Holiday », Leisure Sciences, 36(2), 126–143 ; Tajfel, H. & Turner, J. C. (1979), théorie de l'identité sociale.

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