Quand l’autre vient décongeler nos vieux dossiers
Dernière mise à jour : 2 sept.

Je rencontre beaucoup de patients extrêmement intelligents.
Des personnes brillantes, capables de comprendre très vite ce qui se passe, d’analyser les comportements, de faire des liens, de trouver des solutions.
Une immense ressource.
Mais parfois aussi une formidable protection.
Parce que comprendre ce qui se passe en soi n’est pas toujours la même chose que le ressentir.
On peut parfaitement expliquer pourquoi l’autre nous agace, ce qu’il fait mal, ce qu’il devrait changer… et passer soigneusement à côté de ce que cette situation vient toucher en nous.
Le cerveau peut être très performant pour nous protéger de nous-mêmes en évitant certaine confrontations douloureuse. Il est même très doué pour ça!
Tant que je suis seul…
Tant que je suis seul, tout peut fonctionner plutôt bien.
J’organise, j’anticipe, je prévois. Je garde la main.
Et ce besoin de contrôle n’est pas forcément un problème. Il peut même être une formidable compétence.
Jusqu’au jour où quelqu’un arrive.
Parce que derrière le contrôle, il y a parfois une difficulté à supporter l’incertitude, la frustration, la dépendance ou simplement le fait de ne pas décider.
Tant que personne ne vient contrarier mon système, je peux ne jamais m’en apercevoir.
Puis je rencontre quelqu’un.
Et soudain, mon système rencontre le sien
Au début, c’est merveilleux.
Je découvre une autre façon de penser, de ressentir, de vivre. Sa différence m’attire.
Et puis, avec le temps, cette même différence peut commencer à m’exaspérer.
Parce que l’autre a ses besoins, ses habitudes, ses attentes, ses émotions.
Et surtout, il ne fonctionne pas comme moi.
Il faut alors composer. S’adapter. Renoncer parfois. Ne pas tout décider.
Bref, partager.
Et c’est précisément là que certains vieux dossiers peuvent refaire surface.
Bienvenue dans le congélateur
Nous avons tous, plus ou moins, quelques dossiers soigneusement rangés dans notre congélateur intérieur.
La peur du rejet, de l’abandon, de la trahison. Le besoin d’être reconnu. La peur de perdre le contrôle.
Nous pensions peut-être avoir réglé tout cela.
Ou pire : nous ne savions même pas que c’était encore là.
Puis il ou elle arrive.
Une petite panne électrique suffit. La température remonte.
Les dossiers commencent à décongeler!
Et soudain, cette personne touche exactement là où nous ne savions même pas que ça faisait encore mal.
Le plus troublant, c’est qu’elle n’a rien fait de tout cela intentionnellement.
Elle est simplement passée sur une "psycatrice" dont elle ignorait l’existence.
Et moi, je peux alors me sentir attaqué, agressé, rejeté, abandonné…
alors que l’autre ne sait même pas qu’il vient de marcher sur quelque chose de sensible.
Alors l’autre devient le problème
Et c’est là que les choses peuvent se compliquer.
Parce qu’il est beaucoup plus confortable de penser : « Le problème, c’est toi. »
"Tu es trop exigeant. Trop sensible. Trop contrôlant. Jamais content."
Et surtout : tu devrais changer.
C’est tellement plus simple que de se demander :
« Qu’est-ce que ta présence vient réveiller chez moi ? »
Alors chacun sort son dossier.
« Oui, mais toi… »
« Peut-être, mais toi aussi… »
Et très vite, nous ne cherchons plus à comprendre ce qui se passe.
Nous cherchons qui a commencé, qui a raison, qui doit s’excuser et qui doit changer.
Autrement dit : nous cherchons un coupable.
Mais le couple n’est pas un tribunal
Il y a pourtant une question beaucoup plus intéressante :
« Qu’est-ce qui se passe entre nous ? »
Parce que je peux avoir l’impression d’aller très bien dans mon couple.
Et pourtant, mon couple peut aller mal.
Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas seulement toi et moi.
Il y a aussi ce qui se passe entre nous.
Et si ce lien dysfonctionne, cela devient forcément mon problème aussi.
Je peux ne pas souffrir comme toi. Je peux même penser que tout va très bien.
Mais si toi tu souffres de notre manière d’être ensemble, si nous nous éloignons, si nous ne savons plus nous parler, si nous sommes constamment en opposition, alors quelque chose dans notre relation ne va pas.
Et j’ai nécessairement une part à regarder.
Pas une culpabilité.
Une part.
Cette nuance change beaucoup de choses.
Parce que le couple n’est pas une compétition
Nous vivons dans un monde qui nous apprend beaucoup à performer, à convaincre, à négocier, à nous défendre, à avoir raison.
Au travail, il faut parfois savoir tenir sa position.
Dans le business, gagner une négociation peut être une réussite.
Mais si nous ramenons ces réflexes dans notre couple, nous allons droit dans le mur.
Parce que le couple n’est pas un endroit où l’un gagne pendant que l’autre perd.
Si je gagne contre toi, le lien perd.
Et si tu gagnes contre moi, le lien perd aussi.
Alors nous pouvons continuer à nous battre pour savoir qui a raison, obtenir des excuses, faire reconnaître notre souffrance, démontrer que l’autre est responsable…
Et finir tous les deux épuisés.
Gagnant-perdant n’est pas une solution de couple.
C’est soit gagnant-gagnant, soit perdant-perdant.
Dans mes accompagnements de couple, tant que cela n’est pas compris, il est très difficile de construire quoi que ce soit.
Parce que tant que nous sommes chacun occupés à gagner contre l’autre, il n’y a plus de place pour construire, restaurer ou même simplement se rencontrer.
Il faut pouvoir quitter le combat.
Et parfois, pour des personnes habituées à la performance, au contrôle ou à la maîtrise, c’est précisément cela qui est le plus difficile.
Descendre des gradins
Il faut accepter de quitter un instant les gradins où l’on observe, analyse et explique l’autre, pour entrer dans l’arène.
Et pouvoir dire :
« Ce que tu me dis me touche. »
« Je me sens déstabilisé. »
« Je crois que j’ai ma part dans ce qui se passe. »
C’est là que la vulnérabilité devient essentielle. Et ce n’est pas forcément très naturel.
Nous vivons dans une société qui valorise davantage la maîtrise que le fait de dire :
« Là, je ne sais pas. »
« Là, j’ai peur. »
« Là, je suis touché. »
Pourtant, sans cette capacité à se montrer un peu plus vulnérable, il devient très difficile de sortir d’une dynamique de défense.
La rencontre véritable commence peut-être précisément là.
Et si l’autre était aussi une chance ?
L’autre n’est pas là pour me réparer. Il n’a d’ailleurs jamais été question qu’il le soit.
Mais sa présence peut me permettre de découvrir des parts de moi que je n’aurais peut-être jamais rencontrées seul.
Celui qui contrôle peut découvrir qu’il peut lâcher prise.
Celui qui fuit peut apprendre à rester.
Celui qui veut toujours avoir raison peut découvrir qu’être en lien est parfois plus important que gagner.
L’autre ne me transforme pas à ma place.
Mais au contact de l’autre, je peux choisir de me transformer.
Et c’est peut-être là que la différence devient une véritable richesse.
Parce que ce qui m’agace chez toi peut parfois m’obliger à développer quelque chose que je n’avais jamais eu besoin de développer seul.
La rencontre peut alors nous augmenter.
Pas parce que l’un est meilleur que l’autre.
Mais parce que deux façons différentes d’être au monde peuvent, lorsqu’elles cessent de se combattre, élargir chacune l’autre.
Alors, que faire de nos vieux dossiers ?
Toutes les rencontres ne sont évidemment pas faites pour durer.
Certaines différences sont incompatibles. Certains comportements ne sont pas acceptables. Et regarder ce qui s’active en soi ne doit jamais conduire à excuser l’inacceptable.
Mais lorsque la relation est suffisamment sécurisante, une autre question devient possible :
« Qu’est-ce que notre rencontre est en train de nous apprendre ? »
Peut-être à lâcher un peu le contrôle.
À écouter.
À demander.
À faire confiance.
À poser une limite.
À reconnaître sa part.
Et surtout, à comprendre que le véritable travail n’est pas seulement de savoir ce que l’autre vient réveiller en moi.
C’est de savoir ce que nous allons faire de ce qui se passe entre nous.
Parce que finalement, nous pensions rencontrer quelqu’un avec qui construire notre vie.
Nous avons parfois aussi rencontré quelqu’un qui allait décongeler nos vieux dossiers.
À nous, ensuite, de décider ce que nous allons en faire.
Les remettre au congélateur ?
Chercher un coupable ?
Ou accepter, ensemble, de les sortir enfin.
Et puis, tant qu’à avoir deux dossiers décongelés sur la table, autant essayer d’en faire quelque chose.
Après tout, rien ne se perd, tout se transforme.
Reste à inventer la recette.
Et, accessoirement, à éviter de remettre systématiquement le même plat sur la table.




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