Le couple n'est pas une prison : construire une relation sans se perdre soi-même
- il y a 2 jours
- 4 min de lecture

Depuis quelques années, je reçois de plus en plus de jeunes couples qui viennent me consulter alors même que tout va bien.
Ils ne traversent pas de crise. Ils ne sont pas en conflit. Ils ne viennent pas réparer quelque chose qui serait cassé.
Ils viennent parce qu'ils ont décidé de construire.
Certains préparent leur mariage. D'autres s'apprêtent à emménager ensemble. D'autres encore ressentent simplement le besoin de prendre un temps pour réfléchir à leur relation avant que le quotidien ne s'installe pleinement.
Je dois reconnaître que lorsque les premiers couples sont venus me voir dans cette démarche, j'ai été surpris. Je n'avais jamais envisagé qu'un couple puisse entreprendre un accompagnement alors qu'il était heureux.
Aujourd'hui pourtant, ce sont parmi les accompagnements que je trouve les plus inspirants.
Lorsque l'on se marie à l'église, il existe généralement une préparation au mariage. Un temps de réflexion consacré à l'engagement, aux valeurs, à la communication ou encore à la vision de la vie commune.
Mais lorsque l'on choisit une union civile ou simplement une vie à deux, il n'existe souvent aucun espace équivalent.
Alors certains couples décident de le créer eux-mêmes.
Et je trouve cette démarche particulièrement intelligente.
Car lorsque l'amour est présent, lorsque la communication est fluide et que les difficultés ne sont pas encore installées, c'est probablement l'un des meilleurs moments pour se poser les questions essentielles.
Qu'est-ce qui nous unit réellement ?
Quels sont nos besoins respectifs ?
Quelles sont nos attentes ?
Quelle place souhaitons-nous accorder à notre liberté individuelle ?
Comment voulons-nous traverser les désaccords lorsqu'ils se présenteront inévitablement ?
Quel couple avons-nous envie de construire ?
Ces échanges permettent de découvrir à quel point certaines valeurs sont déjà partagées. Ils permettent aussi de mettre en lumière des différences qui ne sont pas nécessairement problématiques mais qui méritent d'être regardées avant de devenir des sources de tension.
Parmi tous les sujets abordés, il en est un qui revient systématiquement : la représentation que chacun se fait du couple.
Et c'est souvent là que naissent les plus grandes inquiétudes.
Beaucoup de personnes portent inconsciemment l'idée qu'être en couple implique de renoncer à une partie de soi. Comme si l'engagement signifiait forcément moins de liberté, moins de spontanéité, moins d'indépendance.
Comme si, à partir du moment où l'on s'installe ensemble ou que l'on se marie, certaines portes devaient se refermer.
Comme si l'on devenait soudainement quelqu'un d'autre.
Lorsque nous explorons cette croyance, nous découvrons souvent qu'elle ne vient pas de la relation actuelle mais des modèles accumulés au fil de la vie.
Nous avons tous grandi en observant des couples.
Nos parents. Nos grands-parents. Nos proches. Les couples de notre entourage. Ceux des films, des romans ou des séries.
À partir de ces références, nous avons construit une idée plus ou moins consciente de ce qu'est un couple.
Et très souvent, nous nous construisons soit par imitation, soit par opposition.
J'entends régulièrement : « Je ne veux surtout pas reproduire ce qu'ont vécu mes parents », ou encore : « Je ne veux pas devenir comme mon père » ou « comme ma mère ».
Ces réflexions sont compréhensibles. Mais elles présentent une limite : elles nous disent ce que nous refusons, pas ce que nous souhaitons construire.
Or savoir ce que l'on ne veut plus n'est pas la même chose que savoir ce que l'on désire réellement.
Le travail devient passionnant lorsque la question évolue.
Quel homme ai-je envie d'être dans mon couple ?
Quelle femme ai-je envie d'être dans mon couple ?
À quoi ressemble une relation dans laquelle je me sentirais profondément aligné avec moi-même ?
Quelle forme de couple correspond véritablement à mes valeurs ?
Cette réflexion rejoint d'ailleurs les travaux du thérapeute de couple David Schnarch. Selon lui, la solidité d'une relation ne repose pas sur notre capacité à fusionner avec l'autre mais sur notre capacité à rester pleinement nous-mêmes tout en restant profondément connectés.
Cette idée me paraît essentielle.
Car beaucoup de personnes ne craignent pas réellement l'engagement.
Elles craignent ce qu'elles imaginent devoir abandonner pour s'engager.
La théorie de l'attachement développée par John Bowlby montre d'ailleurs que lorsque la proximité a été associée, dans notre histoire personnelle, à de la soumission, à la perte de liberté ou à l'effacement de soi, l'intimité peut inconsciemment être vécue comme une menace.
Dans ces situations, ce n'est pas l'amour qui fait peur.
C'est la disparition de soi.
Et c'est probablement l'un des malentendus les plus fréquents que je rencontre.
Ce n'est pas le couple qui enferme.
C'est le fait de ne plus être soi à l'intérieur du couple.
Lorsque nous évitons les conflits à tout prix.
Lorsque nous minimisons nos besoins.
Lorsque nous nous adaptons en permanence.
Lorsque nous nous taisons pour préserver une harmonie de façade.
Alors, progressivement, nous nous éloignons de nous-mêmes.
Et nous finissons parfois par attribuer au couple une souffrance qui provient en réalité du renoncement à notre propre authenticité.
Les travaux de John Gottman, qui a étudié des milliers de couples pendant plusieurs décennies, vont dans le même sens. Les couples les plus solides ne sont pas ceux qui évitent les désaccords. Ce sont ceux qui apprennent à parler des sujets difficiles sans mettre le lien en danger.
Le problème n'est donc pas le conflit.
Le problème est souvent le silence.
Le véritable engagement n'est peut-être pas : « Je resterai quoi qu'il arrive. »
Le véritable engagement pourrait être : « Je resterai moi-même quoi qu'il arrive. »
À partir de là, le couple cesse d'être une prison.
Il devient un espace de croissance.
Un lieu où deux individus peuvent continuer à évoluer sans avoir à se renier.
Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette raison que j'apprécie autant ces accompagnements en amont. Ils se situent à un moment rare de l'histoire d'un couple : celui où presque tout reste à écrire.
À cet instant, il n'est pas encore question de réparer.
Il est question d'imaginer, de réfléchir, de choisir et de construire.
Et je me surprends parfois à penser que si mon activité devait évoluer un jour, c'est peut-être vers cet accompagnement-là que j'aurais envie d'aller davantage : aider des couples à poser les fondations conscientes de leur relation avant que les difficultés ne viennent les obliger à le faire.
Un couple ne se mesure ni à sa durée ni à son absence de conflits.
Il se mesure à la qualité de l'espace qu'il offre à chacun pour grandir, s'épanouir et devenir davantage lui-même, sans jamais avoir à se renier pour être aimé.




Commentaires