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Aucune femme ne devrait avoir à choisir entre sa liberté et le maintien du lien familial

  • il y a 3 jours
  • 6 min de lecture

Je souhaite dédier cet article à toutes ces femmes que j’ai la chance d’accompagner : Selima, Linda, Amira, Hadami, Laura, Zahra, Mali, Haïfa, Rebecca, Lila, Soraya, Siham… et toutes celles qui se reconnaîtront dans ces mots.


Depuis plusieurs années, je reçois en consultation de nombreuses femmes issues du Maghreb, d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient.

Et il y a quelque chose qui me bouleverse profondément.

Presque systématiquement, derrière leurs difficultés affectives, leur anxiété, leur culpabilité, leur hypervigilance ou leur impossibilité à se choisir, je découvre des histoires traversées par la peur, le contrôle, les violences éducatives, les humiliations, les injonctions contradictoires et une immense solitude intérieure.


Certaines ont été frappées à la maison. D’autres à l’école. Souvent les deux.

Certaines ont grandi dans la peur du regard paternel. D’autres sous le contrôle des frères, des oncles ou du voisinage.

Certaines ont également traversé des abus, des traumatismes ou des violences profondément enfouis et tus au sein même des familles.

Certaines vivent des histoires d’amour depuis des années sans pouvoir les montrer.

Certaines doivent cacher un compagnon, faire chambre à part lorsque la famille vient, mentir, dissimuler, compartimenter leur existence.

Certaines vont jusqu’à avorter dans le silence et la terreur à l’idée qu’une grossesse hors mariage puisse être découverte.

Et pendant ce temps-là, leurs frères bénéficient parfois d’une liberté qu’elles n’auront jamais.


Je crois qu’il est difficile, lorsqu’on n’a pas grandi dans ces cultures, de mesurer la violence psychique que cela représente.

Parce qu’ici, il ne s’agit pas simplement de “faire ses choix”.

Dans ces familles, une femme porte beaucoup plus que sa propre vie.

Elle porte l’honneur. La réputation. L’image familiale. Le regard des autres. Le poids des traditions.

Et parfois même l’équilibre psychique de tout un système.


Alors beaucoup de femmes apprennent très tôt à s’effacer, à s’adapter, à se suradapter, à s’oublier, à se soumettre pour préserver le lien.

Je suis frappée par leur intelligence émotionnelle, leur sensibilité, leur puissance et leur vulnérabilité.

Une intelligence émotionnelle qui s’est souvent construite dans la nécessité de survivre psychiquement et dans le mépris d’elles-mêmes.


Elles s’oublient souvent, se jugent, se méprisent, se punissent, ne s’aiment pas… alors qu’elles sont pourtant si belles et lumineuses à mes yeux.


Ce que beaucoup ignorent également, c’est que les violences éducatives et les châtiments corporels ont longtemps été banalisés dans plusieurs pays du Maghreb et d’Afrique du Nord, y compris dans le cadre scolaire.

En Tunisie, les violences corporelles à l’école ont été interdites officiellement en 2002.

Au Maroc, les textes et réformes visant à limiter les violences éducatives se sont renforcés progressivement au cours des années 2010.

En Algérie également, les lois ont évolué plus récemment concernant la protection de l’enfance.

Mais ces évolutions légales restent extrêmement récentes à l’échelle d’une culture et d’une transmission transgénérationnelle.

Et surtout, cela ne signifie pas que certaines pratiques ont totalement disparu.

De nombreuses associations et témoignages continuent d’alerter sur la persistance de violences physiques, d’humiliations ou de pratiques coercitives dans certaines familles et parfois encore dans certains établissements scolaires.


Le problème n’est pas forcément religieux, contrairement à ce que beaucoup imaginent.

Le Coran rappelle d'ailleurs des principes de miséricorde, de justice, d’absence de contrainte et d’importance du lien familial.

Mais dans certains contextes, la religion se mélange au poids social, culturel et patriarcal jusqu’à devenir parfois un outil de contrôle plus qu’un espace spirituel.

Le véritable moteur est souvent la honte sociale.

« Que vont dire les autres ? »

« Que dit cela de moi comme père ? »

« Ai-je perdu mon autorité ? »

« Ma fille est-elle en train de détruire ce que l’on m’a transmis ? »


Alors certaines femmes grandissent avec cette sensation terrible :être elles-mêmes pourrait leur coûter l’amour de leur famille.

Et cela crée des conflits intérieurs immenses.

Car ces femmes aiment profondément leurs parents. Elles cherchent le lien. La réparation. La reconnaissance.

Elles continuent parfois pendant des années à espérer qu’en étant suffisamment conformes, patientes ou compréhensives, elles finiront enfin par être acceptées.

Mais à force de chercher cette validation extérieure, beaucoup restent suspendues à une attente impossible à sécuriser.

Et pendant ce temps-là, un autre lien continue à manquer : le lien avec elles-mêmes.

Et parfois, ce lien à elles-mêmes a été tellement étouffé que certaines femmes finissent par se couper aussi de leur propre corps, de leur désir et de leur plaisir.

Beaucoup ont découvert la sexualité très jeunes avec le compagnon qu’elles avaient choisi, mais dans des conditions où le poids du tabou, de la culpabilité, de la peur ou de la conformité était déjà immense.

Certaines ont alors cru pendant des années qu’elles avaient “un problème”, qu’elles n’étaient pas normales, qu’elles étaient incapables de ressentir du plaisir.

Et il est bouleversant de voir certaines d’entre elles découvrir, parfois après dix ou quinze ans de vie de couple, une partie entière d’elles-mêmes qu’elles avaient oubliée, étouffée ou même jamais connue.

Comme si elles réalisaient soudain qu’elles avaient fait le deuil de leur corps sans même s’en rendre compte.


Assister à ces renaissances intérieures est quelque chose d’extrêmement fort.

C’est probablement l’un des plus grands enjeux de leur vie.

Accepter progressivement que leur existence ne peut plus dépendre entièrement d’une approbation parentale. Accepter qu’elles peuvent aimer leur famille sans s’abandonner elles-mêmes.

Comprendre surtout que les limites de leurs parents ne parlent pas de leur valeur à elles.

Car beaucoup de ces parents sont eux-mêmes enfermés dans des systèmes extrêmement puissants, transmis depuis des générations, où sortir du cadre peut représenter une menace identitaire majeure.

Cela ne justifie jamais les violences.

Mais cela permet de comprendre que certaines filles passent leur vie à essayer de réparer quelque chose qui les dépasse largement.

L’amour d’une fille ne peut pas, à lui seul, déconstruire des siècles de conditionnements, de peurs et de loyautés culturelles.

Et il y a quelque chose d’immensément douloureux — mais aussi profondément libérateur — à réaliser cela.

Parce qu’à partir de là, une autre possibilité apparaît :celle de se choisir enfin.


Je suis toujours profondément touchée par ces femmes.

Touchée par leur courage.

Par leur résilience.

Par leur sensibilité.

Par leur intelligence émotionnelle.

Par leur capacité à aimer malgré tout ce qu’elles ont traversé.

Par leur soif de liberté.

Par leur soif de joie.

Par leur désir immense de vivre.


Et même si je sais que je ne pourrai jamais accéder totalement à ce qu’elles ressentent — parce que je reste une femme occidentale qui n’a pas grandi sous ce poids culturel — cela ne m’empêche pas d’être profondément émue et admirative face au combat intérieur qu’elles mènent.


Je vois à quel point il leur faut de force pour commencer à dire :

« J’existe. »

« J’ai le droit de choisir. »

« J’ai le droit d’aimer. »

« J’ai le droit de vivre une vie qui me ressemble. »

Et parfois, ce basculement commence par des gestes symboliques immenses :

un tatouage,

un piercing,

une prise de parole,

un départ,

une relation assumée,

une décision prise pour soi.


Comme une façon d’inscrire enfin leur propre empreinte dans une vie qui, jusque-là, appartenait surtout aux attentes des autres.


Alors à toutes ces femmes, j’ai envie de dire ceci :

Je vois votre combat.

Je vois votre fatigue.

Je vois vos tiraillements.

Je vois la culpabilité immense avec laquelle vous vivez parfois.

Je vois aussi le courage extraordinaire qu’il faut pour tenter d’exister au milieu de tout cela.


Et je crois sincèrement que le monde avance grâce à des femmes comme vous.

Parce qu’à chaque fois qu’une femme commence à se choisir, à penser par elle-même, à sortir de la peur, à reprendre possession de sa vie, quelque chose bouge aussi collectivement.


Accompagner ces femmes est, pour moi, un immense privilège humain.

Les voir peu à peu sortir de la honte. Les voir commencer à respirer. Les voir découvrir qu’elles peuvent être aimées sans se trahir. Les voir déployer leurs ailes après avoir passé tant d’années à survivre…

C’est une joie immense et un honneur.

Merci à vous toutes de me faire confiance. Merci à vous toutes de me confier vos peines, vos blessures, vos combats et vos espoirs.

Et j’espère pouvoir continuer longtemps à vous accompagner sur ce chemin de liberté, de réconciliation avec vous-mêmes et de retour à votre propre lumière.

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