Et si ce qui vous bloque aujourd’hui venait d’un souvenir qui n’a pas encore fini son histoire ?

Il arrive qu’au cours d’une thérapie, un souvenir ancien fasse soudainement surface.
Pas forcément parce que nous étions venues le chercher.
Mais parce que quelque chose, dans le présent, continue à résister.
Une réaction qui se répète. Une peur qui semble disproportionnée. Une difficulté à agir, à se sentir en sécurité, à faire confiance, à prendre sa place, à se laisser aller, à supporter certaines situations…
La personne ressent généralement qu’il existe un lien avec quelque chose de son histoire. Elle ne sait pas toujours expliquer lequel. Mais elle le sent. Le corps a parlé avant que la compréhension s'installe!
C’est souvent à cet endroit que nous retournons vers le passé : pour parfois comprendre et surtout pour "transformer" ce qui, dans une expérience ancienne, continue peut-être à agir dans le présent.
Quand un souvenir continue à avoir une charge émotionnelle
Un souvenir n’est pas uniquement constitué de faits. Il est aussi associé à des émotions, des sensations corporelles, des croyances et à une certaine représentation de soi et du monde.
Une expérience ancienne peut ainsi continuer à être associée à de la peur, de l’impuissance, de la solitude, de l’insécurité ou à la sensation de ne pas pouvoir agir.
À travers la visualisation, parfois accompagnée d’un état de transe hypnotique, nous pouvons alors revenir progressivement vers cette expérience et permettre à la personne d’y introduire une nouvelle possibilité : davantage de sécurité, de protection, de soutien, de liberté ou de capacité d’action.
L’objectif est de transformer la signification émotionnelle que le cerveau associe encore aujourd’hui à cette expérience.
C’est notamment le principe de l’Imagery Rescripting, ou rescripting par imagerie. Les recherches montrent en effet, que ce travail peut modifier la signification émotionnelle associée à certains souvenirs, tandis que les éléments factuels de l’événement restent accessibles.
Pourquoi l’imagination peut-elle produire un changement aussi réel ?
C’est probablement l’un des aspects les plus fascinants de ce travail.
Lorsque nous imaginons une expérience avec suffisamment de présence, le cerveau mobilise en partie les mêmes réseaux que ceux impliqués lorsque nous vivons ou percevons réellement quelque chose.
Nous savons que nous sommes en train d’imaginer. Et pourtant, l’expérience émotionnelle peut être profondément ressentie.
Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’obtenir une transe spectaculaire ou une visualisation parfaitement précise. Une image parfois floue, une sensation ou une émotion peuvent déjà permettre au cerveau de faire l’expérience de quelque chose de nouveau.
C’est ce qui peut faire de l’imagerie une expérience corrective : une ancienne expérience émotionnelle rencontre une expérience différente, qui peut progressivement modifier la manière dont elle est vécue aujourd’hui.
Et Il n’est pas nécessaire que le changement soit spectaculaire pour qu’il soit important.
Une personne repense à un souvenir qui, jusque-là, déclenchait toujours la même émotion désagréable ou angoissante et remarque simplement qu’elle ne le ressent plus tout à fait de la même manière : moins de tension, moins de peur, davantage de distance ou simplement une sensation difficile à nommer : quelque chose s’est déplacé.
Si, pour la première fois, un souvenir ancien peut être évoqué sans provoquer exactement la même réaction, alors quelque chose a déjà commencé à évoluer.
Et souvent, le changement dépasse largement le souvenir travaillé!
Nos souvenirs ne sont pas stockés dans notre cerveau comme des fichiers totalement indépendants. Ils sont reliés entre eux par des associations : émotions, croyances, sensations corporelles, images, situations…
Lorsqu’un souvenir central change de signification émotionnelle, certains souvenirs qui lui sont associés peuvent eux aussi devenir progressivement moins chargés.
C’est pourquoi une séance qui semble porter sur un souvenir précis peut parfois avoir des répercussions plus larges : une perception peut évoluer, une réaction peut s’apaiser, une situation présente peut être ressentie différemment, une capacité d’action peut retrouver de l’espace.
Nous ne savons pas encore expliquer précisément tous les mécanismes qui permettent ces transformations. La recherche nous permet de mieux comprendre certains processus de la mémoire, de l’imagerie et de la reconsolidation émotionnelle, mais plusieurs questions restent ouvertes.
Ce que nous pouvons en revanche observer, c’est que le vécu émotionnel peut se modifier de façon très concrète.
Ce sont aussi, pour moi, des moments particulièrement précieux
C’est l’une des choses qui me touchent et me fascinent le plus dans mon métier.
Après certaines séances, des patients me disent avec étonnement :
« Il y a quelque chose qui a changé. Je ne sais pas vraiment l’expliquer, mais je le sens. Quelque chose s'est comme débloqué, libéré »
Et c’est précisément cette sensation qui m’intéresse : celle de sentir qu’une expérience qui semblait figée depuis longtemps peut soudainement retrouver du mouvement.
Une partie de soi a peut-être enfin pu intégrer une autre possibilité, une autre manière de vivre cette expérience.
Il m’arrive d’ailleurs quelque chose d’assez étonnant : alors que j'ai le sentiment d’avoir assez peu de mémoire, je me surprends, des années plus tard, à me souvenir avec une étonnante précision d’images ou de sensations issues de séances de transe avec certains patients.
Ce sont leurs souvenirs. Leurs images. Leur histoire.
Je ne les ai pas vécus.
Et pourtant, certaines de ces représentations sont restées dans ma mémoire avec une étonnante netteté. Dix ans plus tard, je peux parfois retrouver une image, une atmosphère ou une sensation travaillée avec quelqu’un, alors que je serais incapable de me rappeler avec la même précision certains événements de ma propre vie.
Cette expérience me rappelle à quel point une représentation imaginée peut être vivante, émotionnellement présente et durablement mémorisée.
C’est aussi ce qui rend ces séances si particulières pour moi : même lorsque nous connaissons les mécanismes psychologiques qui permettent d’en comprendre une partie, il reste toujours une part que nous découvrons encore.
Nous n’avons pas toutes les réponses. Mais nous pouvons observer qu’une expérience ancienne peut progressivement être vécue autrement.
Et lorsqu’un patient me dit :
« Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je sens que quelque chose est différent. »
alors je sais que nous avons peut-être assisté à l’un de ces petits déplacements intérieurs qui, parfois, ouvrent beaucoup plus largement la suite du chemin.
Parce que la transformation n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être réelle.
Parfois, elle commence simplement par cette petite surprise intérieure. Comme le disait Milton H. Erickson.
« Le changement peut précéder la compréhension. »
Peut-être est-ce finalement l’une des plus belles choses que nous puissions découvrir en thérapie : notre histoire reste notre histoire, mais la manière dont elle continue à vivre en nous peut évoluer.
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