Vous n'avez pas à retrouver votre passé pour retrouver votre liberté
Après un traumatisme, faut-il absolument comprendre ce qui s'est passé pour se libérer de ce qui nous fait souffrir aujourd'hui ?

Lorsqu'on a vécu des abus, le besoin de savoir peut devenir une quête épuisante : retrouver les images, reconstituer l'histoire, comprendre enfin. Pourtant, cette recherche peut aussi devenir une nouvelle manière de vouloir tout contrôler.
La mémoire n'est pas un enregistrement du passé
Nos souvenirs sont reconstructifs. Lorsqu'un souvenir est réactivé, il peut, dans certaines conditions, être modifié : c'est le phénomène de reconsolidation. Des éléments peuvent se transformer ou être influencés par des informations ultérieures. Une image très vive, même accompagnée d'une émotion intense, ne garantit donc pas son exactitude.
Certaines personnes présentent également une amnésie dissociative, un phénomène clinique reconnu. Une revue systématique publiée en 2026, portant sur 42 études, rapporte que des souvenirs traumatiques sont retrouvés chez 22 à 39 % des personnes déclarant avoir subi des abus sexuels dans l'enfance. Ces chiffres concernent les souvenirs retrouvés, et non la fréquence de l'amnésie traumatique. Ils varient selon les populations et les définitions retenues.
Accepter de ne pas savoir : une étape de la guérison
Dans ma pratique, je constate combien le besoin de comprendre peut être puissant chez les personnes ayant vécu des traumatismes. Anticiper, vérifier, analyser, chercher des réponses : le contrôle a parfois été une stratégie de survie face à une situation dans laquelle la personne était privée de choix.
La recherche du souvenir manquant peut alors devenir une nouvelle tentative de reprendre le contrôle. Comme si la guérison devait nécessairement passer par la connaissance exacte du passé.
Or, accepter de ne pas savoir peut constituer une étape importante du travail thérapeutique. Il s'agit progressivement de tolérer l'incertitude, de retrouver une sécurité intérieu
re et de s'autoriser à avancer sans avoir toutes les réponses.
Le courage d'explorer ses émotions
Lorsque les images manquent, nous pouvons travailler avec ce qui est accessible aujourd'hui : une peur, un dégoût, une sensation corporelle, une honte, un figement ou une réaction intense dans certaines situations.
En hypnose ou en visualisation, il est possible d'explorer ces ressentis, de leur donner une place, de les faire parler et d'accueillir les émotions qui émergent, sans chercher à faire apparaître des images à tout prix.
Ce travail demande souvent beaucoup de courage. Lorsqu'une personne se sent prête et demande à explorer une émotion douloureuse, elle a parfois déjà accompli un important travail d'acceptation. Elle s'autorise à s'approcher de ce qui la fait souffrir, à son rythme, dans un espace où elle se sent suffisamment en confiance.
La transe n'a pas besoin d'être spectaculaire. C'est souvent la sécurité de la relation thérapeutique qui permet à la personne de s'abandonner à ce travail, de se sentir entendue et d'accueillir ce qui émerge.
Nous travaillons avec ce qui est là : les émotions, les sensations et les réactions qui affectent encore la vie présente. L'objectif est de leur permettre de se libérer, sans avoir à reconstituer chaque scène du passé.
Retrouver sa liberté en changeant ses comportements
Dans ma pratique, j'accompagne souvent ce travail émotionnel d'une approche comportementale, qui me semble essentielle.
Certains comportements peuvent entretenir le sentiment de danger : choisir systématiquement une place au bord d'une rangée au cinéma pour pouvoir sortir rapidement, surveiller les issues d'un lieu ou vérifier plusieurs fois que tout est en ordre avant de pouvoir se détendre.
J'invite alors les patients à identifier eux-mêmes de petits défis qu'ils se sentent prêts à relever. C'est eux qui choisissent les étapes et le rythme. Cette participation active permet de respecter leur besoin de contrôle, tout en travaillant leur responsabilité, leur estime personnelle et leur confiance en leurs capacités.
C'est également une manière de prendre conscience du chemin parcouru : l'adulte que je suis devenu dispose aujourd'hui de ressources physiques, cognitives et psychiques que l'enfant traumatisé que j'ai été ne possédait pas nécessairement.
Là où cet enfant a pu être impuissant, l'adulte peut désormais choisir, agir, poser ses limites et se protéger.
Chaque expérience vécue dans des conditions suffisamment sécurisantes offre au cerveau une nouvelle occasion d'apprendre. Par la répétition, la plasticité cérébrale permet de consolider de nouvelles réponses et de rendre progressivement moins nécessaires certains comportements de contrôle et d'hypervigilance.
L'objectif est de permettre à la personne d'expérimenter qu'elle peut être en sécurité sans avoir besoin de tout contrôler.
Guérir, c'est retrouver sa liberté de choix
Lorsque les ressentis s'apaisent, que les comportements de contrôle deviennent moins nécessaires et que la personne retrouve sa liberté de choix, quelque chose d'essentiel a changé.
Elle peut à nouveau prendre le train, profiter d'un spectacle, se sentir plus libre dans une foule ou vivre une relation sans être constamment sur ses gardes.
C'est aussi cela, la guérison : pouvoir vivre autrement aujourd'hui, même lorsque certaines pages du passé demeurent inconnues.
Vous n'avez pas besoin de tout savoir pour aller mieux. Vous pouvez retrouver votre liberté sans avoir à revivre ce qui vous a blessé.


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