Quand l’alcool prend trop de place dans le couple

Et si, dans certains couples, le problème n’était plus seulement l’alcool… mais tout ce que l’on a fini par construire autour de lui ?
Au départ, il y a une consommation. Puis quelqu’un s’inquiète. Alors il surveille un peu. Puis davantage.
L’autre promet. Essaie. Arrête. Recommence.
On compte les jours sans boire. On analyse les rechutes. On anticipe les soirées. On cherche des solutions.
Et, sans vraiment s’en apercevoir, l’alcool devient le troisième membre du couple.
Il prend de la place dans les conversations, les disputes, les décisions… et parfois même dans des sujets qui, au départ, n’avaient rien à voir avec lui.
Alors une question mérite d’être posée :
Qu’est-ce que l’alcool est venu faire dans cette relation ?
L’alcool est aussi une stratégie qui remplit une fonction
Boire est souvent "une stratégie.
Une stratégie parfois ancienne pour :
calmer une agitation intérieure ;
diminuer une intensité émotionnelle ;
apaiser l’anxiété ;
s’autoriser à lâcher prise ;
oublier ;
s’anesthésier ;
se reposer psychiquement ;
supporter certaines émotions.
Autrement dit, si l’on supprime uniquement l’alcool sans comprendre ce qu’il permet de réguler, on enlève parfois la béquille sans avoir encore appris à marcher autrement.
L
a question devient alors :
« De quoi cette personne essaie-t-elle de se soulager lorsqu’elle boit ? »
C’est souvent là que commence le véritable travail.
Et puis, petit à petit, chacun prend un rôle
La personne qui boit peut devenir :
« celle qu’il faut aider ».
L’autre devient :
« celle qui doit gérer ».
Surveiller. Anticiper. Conseiller. Rappeler. Prévenir. Réparer. Chercher des solutions.
Avec les meilleures intentions du monde.
Mais une relation peut alors se construire autour de cette répartition des rôles.
Et chacun finit par confirmer la croyance de l’autre :
« Je ne suis pas capable de m’en sortir.
« Si je ne m’en occupe pas, tout va mal se passer. »
C’est ce que l’on peut retrouver dans certaines situations de codépendance : progressivement, la vie du conjoint se structure autour du problème de la personne dépendante.
Il ne s’agit pas de dire que le conjoint est responsable de l’addiction.
Il s’agit de regarder comment le couple s’est organisé autour d’elle.
Sortons du discours coupable et sauveur!
C’est probablement l’un des changements de regard les plus importants.
Dans une relation qui fonctionne autour d’une addiction, il est tentant de distribuer les rôles :
le méchant : celui qui boit.
le gentil : celui qui supporte.
Ou l’inverse.
Mais si l’on passe son temps à distribuer les cartons jaunes, on risque d’oublier de regarder le match.
Il y a rarement un « méchant » et un « gentil ».
Il y a deux personnes qui ont progressivement trouvé une manière de fonctionner ensemble, souvent pour répondre à leurs propres besoins, leurs peurs et leurs fragilités.
Et cette manière de fonctionner peut devenir très difficile à quitter.
Qu’est-ce que cette relation permet à chacun ?
C’est une question parfois inconfortable, mais particulièrement intéressante.
La fragilité de l’un peut permettre à l’autre de se sentir :
fort ;
utile ;
indispensable ;
protecteur ;
rassuré par une place très claire.
Et inversement, celui qui boit peut trouver dans l’autre :
un cadre ;
une sécurité ;
une protection ;
quelqu’un qui croit encore en lui lorsque lui-même n’y croit plus.
Cela ne signifie pas que l’un choisit consciemment d’être fragile et que l’autre choisit consciemment de devenir sauveur.
Cela signifie simplement qu’une relation peut progressivement devenir une forme de régulation mutuelle.
Alors une question peut être posée :
« Que se passerait-il si chacun devenait beaucoup plus autonome ? »
Si celui qui boit retrouvait pleinement confiance en lui ?
Si celui qui aide n’avait plus besoin de contrôler ?
Si chacun pouvait être aimé sans avoir besoin d’être indispensable ?
Les réponses peuvent être surprenantes.
Celui qui boit peut aussi devenir dépendant de la relation
Lorsque l’on se sent coupable de boire, on peut finir par penser :
« Je ne suis pas vraiment légitime pour demander, refuser, exprimer mes besoins ou poser mes limites. »
Et si le conjoint représente en même temps une sécurité, un cadre et une protection contre les conséquences de l’alcool, une autre forme de dépendance peut apparaître.
La personne qui boit peut alors avoir du mal à distinguer :
« J’ai besoin de toi »
de
« Je suis incapable sans toi. »
Or ce sont deux choses très différentes.
Le cercle peut alors devenir très efficace… pour maintenir le problème
L’un boit → l’autre contrôle.
L’autre contrôle → l’un se sent incapable.
Il se sent incapable → l’autre aide davantage.
L’autre aide davantage → il reprend moins facilement confiance en lui.
Et voilà : le système fonctionne.
Très bien même.
Simplement, il fonctionne dans la mauvaise direction.
Alors, que faut-il travailler ?
Pas seulement l’alcool.
Il faut progressivement permettre à chacun de retrouver sa responsabilité et son autonomie.
Pour celui qui boit :
« Je suis responsable de mon chemin. Je peux apprendre à réguler autrement. Je peux retrouver confiance en moi. »
Pour celui qui accompagne :
« Je peux soutenir sans contrôler. Je peux encourager sans porter. Je peux aimer sans devenir responsable du rétablissement de l’autre. »
Et pour le couple :
« Nous pouvons construire une relation qui ne soit plus organisée autour de l’alcool. »
Cela suppose parfois de regarder honnêtement ce que chacun trouve dans cette organisation.
Sans accusation.
Sans culpabilité.
Avec curiosité.
Sortir des rôles pour rencontrer la vulnérabilité de chacun
Il est difficile de sortir d’un fonctionnement installé depuis longtemps.
Pour celui qui boit, cela signifie accepter de ne plus se définir uniquement par sa consommation, mais aussi de retrouver ses capacités, ses ressources et sa responsabilité.
Pour l’autre, cela signifie accepter de ne plus être uniquement celui ou celle qui tient, organise et protège.
Et chacun doit pouvoir découvrir la vulnérabilité de l’autre.
Parce que derrière le contrôle, il y a parfois de la peur.
Derrière la consommation, il y a parfois de la souffrance.
Derrière la colère, il y a parfois de l’impuissance.
Et derrière la culpabilité, il y a souvent le besoin de retrouver une valeur personnelle.
Alors, plutôt que de chercher qui a raison, qui est responsable ou qui doit changer en premier, on peut commencer par se demander :
« Qu’est-ce qui nous arrive quand nous sommes tous les deux pris dans ce système ? »
La question change tout.
Parce que l’objectif n’est finalement pas de savoir qui a raison.
C’est de permettre à chacun de pouvoir enfin faire autrement.
Et peut-être, progressivement, de découvrir quelque chose de beaucoup plus précieux :
s’aimer sans avoir besoin que l’un soit fragile pour que l’autre soit fort.
Et même mieux :
S’aimer sans avoir besoin de se sauver, de se contrôler ou de se réparer.




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