La culpabilité : juger quelqu’un qui n’existe plus
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La culpabilité est une émotion particulière. Elle donne parfois l’impression d’être utile ou morale, comme si elle permettait de réparer quelque chose. Pourtant, lorsqu’on l’observe de plus près, elle correspond souvent à autre chose : une forme de jugement que nous portons sur une version passée de nous-mêmes.
Autrement dit, la culpabilité est très souvent une difficulté à accepter ce que nous avons été à un moment donné de notre vie.
Or, ce que nous jugeons aujourd’hui appartient au passé. Et le passé, par définition, n’existe plus. Il n’existe que dans la mémoire que nous en avons.
Lorsque la culpabilité apparaît, nous sommes en réalité en train de consacrer de l’énergie à juger une personne que nous ne sommes déjà plus.
Entre-temps, nous avons vécu d’autres expériences, compris d’autres choses, intégré des apprentissages.
D’une certaine façon, la personne qui a vécu cette situation appartient déjà à une autre étape de notre histoire.
Continuer à la juger reviendrait un peu à vouloir donner un conseil à quelqu’un qui a quitté la pièce depuis longtemps.
C’est comme si nous entrions dans un théâtre vide pour nous adresser à un personnage qui n’est plus sur scène.
Ou encore comme si nous écrivions une longue lettre de reproche à quelqu’un qui habitait autrefois dans une maison… mais qui a déménagé depuis longtemps.
La maison est vide.
Et pourtant nous continuons à parler à quelqu’un qui n’y est plus.
C’est exactement ce que fait la culpabilité : elle s’adresse à une version passée de nous-mêmes qui ne peut plus entendre ce que nous lui disons, parce que cette personne n’existe déjà plus.
Le paradoxe est que l’énergie que nous utilisons pour juger cette ancienne version de nous-mêmes serait infiniment plus utile si elle était simplement consacrée à accueillir la personne que nous sommes devenus.
Les philosophes stoïciens disaient déjà que l’être humain agit toujours avec le niveau de conscience et les ressources dont il dispose à ce moment-là.
Autrement dit : si nous avions pu faire autrement à ce moment-là, nous l’aurions fait.
Il n’est donc plus nécessaire de remettre sans cesse un projecteur sur un moment du passé pour en tirer un enseignement. Lorsque l’expérience a été vécue, elle a déjà commencé à nous transformer. Elle a déjà participé à façonner la personne que nous sommes aujourd’hui.
La culpabilité revient simplement rouvrir une scène qui est terminée.
Chaque fois qu’elle apparaît, nous pouvons donc simplement nous rappeler ceci :
« Je suis peut-être en train de juger une version de moi qui n’existe plus. »
Et parfois, il suffit de prendre conscience de ce mécanisme pour que quelque chose se relâche naturellement.
La culpabilité apparaît également fréquemment dans nos relations.
Lorsqu’on a traversé une période difficile et que l’on s’est beaucoup confié à quelqu’un, il arrive de ressentir l’impression d’avoir pris trop de place. Comme si l’on avait occupé l’espace de l’autre au détriment de ses propres besoins.
Mais cette perception repose souvent sur une vision incomplète de la relation.
Dans toute relation humaine, il existe une dynamique d’échanges. Chacun donne quelque chose et chacun reçoit quelque chose.
Le sociologue Marcel Mauss décrivait déjà ce phénomène dans ce qu’il appelait la logique du don et du contre-don : dans les relations humaines, il y a toujours une circulation.
Ainsi, lorsqu’une personne écoute, soutient ou accompagne quelqu’un qui souffre, elle ne le fait pas nécessairement à perte. Cette relation peut également répondre à certains de ses propres besoins : le besoin d’être utile, de se sentir importante pour quelqu’un, d’écouter, de transmettre, ou parfois même de mieux comprendre sa propre histoire à travers celle de l’autre.
Lorsque nous pensons avoir « trop pris de place », nous partons souvent de l’idée que l’autre n’a fait que subir la situation.
Mais cette idée nous donne en réalité un pouvoir disproportionné : elle suppose que l’autre n’aurait eu aucune part active dans la relation.
Or les relations humaines sont rarement passives.
Il est même possible que ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un déséquilibre ait été, pour l’autre, une relation porteuse de sens, d’utilité ou de valeur.
Lorsque nous souffrons, il est tout à fait naturel d’être davantage centrés sur nous-mêmes. C’est une réaction humaine.
Mais cela signifie aussi que nous ne percevons pas toujours tout ce qui se joue pour l’autre.
C’est pourquoi il est souvent utile de remettre en question certaines conclusions que nous tirons sur nos relations passées. Ce qui nous semble aujourd’hui être une dette ou un excès a parfois été vécu de manière très différente par la personne concernée.
Au fond, qu’il s’agisse de notre passé ou de nos relations, la culpabilité repose souvent sur une illusion commune : celle de croire que nous pouvons encore modifier ce qui est déjà arrivé.
Accepter ce que nous avons été signifie reconnaître que nous avons agi avec les ressources, la conscience et les capacités dont nous disposions alors.
Et c’est souvent à cet endroit précis que commence l’apaisement.
Car accepter ce que nous avons été est peut-être l’une des portes d’entrée les plus importantes vers une relation plus paisible avec nous-mêmes aujourd'hui.
Et puis, au fond, avons-nous vraiment le choix ?
La personne que nous étions hier a déjà quitté la scène. Elle a emporté avec elle ses hésitations, ses erreurs, ses maladresses et ses certitudes.
Nous pouvons continuer à lui faire son procès si nous le souhaitons.
Mais il est peu probable qu’elle revienne pour assister à l’audience!




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