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« Tu ne me désires pas assez » : et si la question n’était pas celle qu’on croit ?

5 sept.
6 min de lecture

« Tu ne me désires pas assez ou plus comme avant. »

« J’ai besoin de sentir que tu as vraiment envie de moi. »

« J’aimerais que tu sois plus spontané, plus entreprenant. »


Ces phrases reviennent souvent en thérapie de couple. Elles expriment une souffrance bien réelle. Se sentir désiré(e) par la personne que l’on aime touche à l’intimité, à la confiance, à l’estime de soi, au sentiment d’être choisi(e) et important(e).

Mais il peut être intéressant de distinguer deux choses :

avoir besoin d’être désiré(e)

et avoir besoin que l’autre nous fasse ressentir que nous sommes désirable, aimé(e) et important(e).

Ce n’est pas exactement la même chose. Car lorsque le désir de l’autre devient une preuve de notre valeur, son absence prend une toute autre dimension.


« S’il avait vraiment envie de moi, je sentirais que je compte. »

« S’il était plus spontané, je me sentirais davantage désirée et j’aurai plus envie de lui. »

« S’il me désirait comme avant, je serais rassurée sur notre couple. »


Le désir de l’autre devient alors chargé d’une mission : nous rassurer sur nous-mêmes et sur notre couple.


Et si les variations de notre propre désir nous inquiétaient ?

Il existe en effet un questionnement intime difficile à accepter : Et si je ne ressentais pas moi-même le désir que je pense devoir ressentir ou que je me dis devoir ressentir ?


Beaucoup d’entre nous portons, sans l'avoir jamais formulée, une représentation assez fantasmée pour ne pas dire hollywoodienne de ce que devrait être le désir amoureux : spontané, évident, intense, quasi instinctif.


De cette idéalisation naissent des pensées du type « si je l'aimais vraiment, je devrais avoir davantage envie de lui », « Est-ce toujours la bonne personne pour moi ? » ….

— pensées qui installent une forme d’inquiétude, suivie d’une forme classique de culpabilité dès lors que le ressenti réel ne colle pas/plus au scénario attendu/espéré.

Notre ressenti vient alors questionner notre couple, notre choix amoureux, parfois même notre idée de ce que devrait être l’amour.

(Le thérapeute américain David Schnarch, dans ses travaux sur la différenciation au sein du couple montre que beaucoup de tensions autour du désir viennent moins d'un manque d'amour que d'une confusion entre le désir réel que l'on devrait éprouver et l'image que l'on se fait de ce que l'on devrait éprouver pour se sentir « normal » ou « suffisamment amoureux ».)


Et avouons le, ces incertitudes, ces questionnements sont franchement désagréables.

Alors, comme c'est souvent le cas lorsque nous sommes confrontés à des ressentis internes inconfortables plutôt que de chercher une réponse en soi, il devient tentant de trouver un coupable qui pourrait les prendre en charge. Et dans bien des cas, le coupable tout trouvé est à portée de main, c’est forcément l’autre le coupable et moi la victime. Décidément notre côté binaire hollywoodien nous poursuit !


« Tu n’es pas assez spontané. »

« Tu ne me montres pas suffisamment son désir. »

« C’est ta manière de faire qui me refroidit. »

Pratique, un coupable pas d’avocat pour la défense et un Procureur acquis à ma cause !


Mais attention cela a aussi un impact :

Vous réclamez davantage de spontanéité. Votre partenaire sent cette attente, se sent observé, évalué, attendu. Il devient plus prudent. Il prend moins d’initiatives. Vous le remarquez et vous vous sentez encore moins désiré(e).

Alors vous réclamez davantage de preuves.

Et lui devient encore plus prudent.

Et voilà comment, presque sans s’en rendre compte, un couple peut fabriquer exactement le problème qu’il cherche à résoudre.

Le désir devient de plus en plus difficile.

Il n’y a plus de place pour la spontanéité, parce qu’évidemment, le désir et la spontanéité, ça n’aime ni les reproches, ni les ordres, ni les injonctions.

Et à force de devoir prouver son désir, l’autre peut finir par ne plus savoir comment le laisser venir et là nous renforçons clairement le « problème » ou finalement le créons vraiment !

L’auto-prophétie se réalise une fois de plus. Ou dit autrement le biais cognitif de confirmation a encore gagné la partie !


Et c’est là qu’il est temps de s’intéresser à une autre possibilité. Et si le désir ne suivait pas toujours le scénario prévu ou imaginé ?


Que disent les chiffres sur le désir ?

Une étude a montré que seulement 15 % des femmes ont un désir spontané, 30 % un désir réactif pur et 55 % un désir mixte (Nagoski, 2015).


Côté homme, 75 % d'entre eux ont un désir spontané. Et, comme en matière de sexualité, c'est toujours du côté masculin que l'on a pris l'habitude de définir la norme, le désir spontané est donc devenu la norme.


Les travaux de la sexologue Rosemary Basson ont montré, au début des années 2000, que le désir sexuel ne se réduit pas à un modèle linéaire (désir spontané → excitation → rapport).

Il existe aussi un désir réactif, qui n'apparaît pas avant l'intimité mais se construit progressivement au contact du corps de l'autre, du contexte, de la proximité. Ce modèle circulaire, aujourd'hui largement repris en sexologie clinique, a une conséquence importante : l'absence de désir spontané n'est ni anormale ni le signe d'un problème de couple. C'est un fonctionnement parmi d'autres.


Une étude publiée en 2010, a notamment montré que, parmi les femmes qui s’excitaient facilement, 30,7 % déclaraient accéder habituellement ou toujours au désir seulement après avoir commencé à être excitées.

Également pour 84 % des femmes, se sentir désirée par leur partenaire va stimuler leur propre désir (Mimoun/IPSOS, 2008).

Plus intéressant encore pour les couples installés : dans cette même étude, 42,2 % des femmes en couple depuis plus de 10 ans déclaraient avoir souvent, très souvent ou toujours une activité sexuelle alors qu’elles ne ressentaient pas de désir au départ, contre 22,4 % des femmes en couple depuis moins d’un an.

Enfin, de nombreuses études scientifiques ont évalué qu'entre 10 et 60 % de femmes vont souffrir au cours de leur vie de troubles du désir et 95 % d'entre nous vivront une baisse du désir transitoire au cours de nos vies (Mimoun/IPSOS, 2008).


Cela invite à distinguer : le désir que vous avez réellement pour votre partenaire et

le désir que vous aimeriez avoir parce que vous pensez que c’est ainsi qu’une femme ou un homme devrait désirer la personne qu’il aime.


Et si avant de chercher le coupable je me posais 2/3 questions ?

La prochaine fois que vous vous surprendrez à penser que votre conjoint n’est pas assez spontané, assez entreprenant ou assez désirant, faites une pause et demandez-vous :

Quelle histoire suis-je en train de me raconter sur ce que son comportement signifie ?

Qu’est-ce que ce manque de désir vient toucher chez moi ?

Où en suis-je de mon propre désir vis-à-vis de lui ?

Pourrai-je me reprocher ce que je lui reproche ?


Et enfin, une dernière question que je vous propose de vous poser : Et si l’autre était exactement comme je le veux ?


Tiens. Intéressante question.

Imaginez que votre partenaire devienne très entreprenant, très direct, très spontané, très démonstratif, avec une sexualité beaucoup plus affirmée.

Que ressentez-vous à cette idée, en l’imaginant vraiment, là tout de suite ?

Est-ce que vous êtes certain(e) que cela correspondrait vraiment à votre désir ?

Seriez-vous réellement davantage attiré(e) ?

Car soyons honnêtes :Se pourrait-il que notre mauvaise foi habituelle puisse reprendre ses droits.

Qu’après lui avoir reproché de ne pas prendre assez d’initiatives, nous pourrions tout à fait lui reprocher l’inverse :

« Tu vas trop vite. »

« Tu ne prends pas assez ton temps. »

« Il n’y a pas assez de préliminaires. »

« Tu ne m’as pas assez désirée en amont. »


Bref, l’autre aurait enfin fait tout ce qu’on lui demandait… et nous aurions peut-être trouvé autre chose.

Cette petite expérience de pensée est intéressante parce qu’elle permet de distinguer ce que vous désirez réellement de ce que vous imaginez être la solution à votre insatisfaction.


Parfois, vous savez très précisément ce que vous ne voulez plus, tout en ayant encore à découvrir ce que vous voulez vraiment.


Et cette découverte-là est peut-être beaucoup plus intéressante que de chercher sans fin le défaut qui expliquerait tout.


Alors, de quoi parle-t-on vraiment ?

Peut-être, finalement, de quelque chose de beaucoup plus vaste que la fréquence des rapports ou le degré de spontanéité de votre partenaire.

Vous aimeriez être désiré(e).

Vous aimeriez désirer.

Vous aimeriez être rassuré(e) sur votre couple.

Vous aimeriez retrouver ce que vous avez connu au début.

Vous aimeriez savoir que cette histoire est toujours la bonne.


Et surtout, vous aimeriez pouvoir vous fier à votre ressenti sans avoir à vous demander à chaque variation du désir ce qu’il est en train de vous annoncer. C’est humain.


Et c’est probablement pour cela que ces questions sont si sensibles : derrière le désir se cachent parfois la peur de ne plus aimer « comme il faut », de ne plus être « normal(e) », de s’être trompé(e) de personne, ou de voir son couple s’éloigner.



Alors peut-être que le véritable enjeu n’est pas de savoir qui, de vous ou de votre partenaire, a le « bon » désir. Mais de sortir du procès.


Parce qu’à force de vouloir que l’autre désire exactement comme on aimerait être désiré, qu’il soit spontané mais pas trop, entreprenant mais pas trop vite, démonstratif mais juste comme il faut…


on finit par demander au désir de respecter un cahier des charges. Et là, forcément, ça devient compliqué.

« Sois spontané. Mais pas comme ça. »

« Prends des initiatives. Mais pas cette initiative-là. »

« Désire-moi. Mais fais-le naturellement. »


À ce stade, ce n’est plus une vie sexuelle.

C’est une épreuve de Koh-Lanta avec les règles qui changent à chaque épreuve



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